Débat sur le FCFA avec Kako Nubukpo, morceaux choisis

Posted: 7 avril 2019 by Ennelle

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@womenoftogo a rencontré le 31 mars dernier, Kako Nubukpo lors d’un Tea Time sur la question du FCFA. Revivez ici quelques moments de cette rencontre.

“Pourquoi il y a un silence assourdissant de la part des élites africaines ? Comment expliquer l’inertie qu’il y a sur le sujet depuis que l’on en parle ?”

En économie, on parle d’équilibre de Nash : une situation dans laquelle personne n’a intérêt a dévier de façon unilatérale. Pourtant, c’est notre responsabilité à tous. Le débat est d’autant plus hystérisé que ceux qui peuvent valablement en parler ont démissionné. Cette inertie s’explique par la puissance d’un système dont les bénéficiaires sont nombreux.

  • La classe moyenne de la zone franc vit au dessus de ses moyens. Elle peut importer des véhicules, des réfrigérateurs, des smartphones. Elle peut le faire car les pays disposent de réserves de change qui permettent de payer ces importations. Ces réserves sont produites par les paysans, les producteurs de café, cacao, de coton. Ils n’ont pas les services publiques qu’ils seraient en droit d’attendre en retour : hôpitaux, écoles, électricité. Ils représentent pourtant environ 70 % de la population. Ce qu’on ne dit donc pas suffisamment, c’est que le FCFA est un outil de prédation intra-africain. La classe moyenne est le prédateur de ses paysans structurellement.
  • L’inertie lié au FCFA est aussi lié au fait que les urbains qui ne sont pas prêts à faire des concessions du point de vue de leurs niveaux de vie.
  • L’élite qui peut s’acheter facilement des appartements en Europe bénéficie également de ce système et n’a aucun intérêt à ce qu’il s’effrondre. Aujourd’hui, il n’en pâtit pas.
  • Les grandes entreprises françaises qui peuvent rapatrier facilement leurs bénéfices. Quand vous avez du FCFA, vous avez de l’euro avec une garantie totale de convertibilité et une libre circulation des capitaux.
Il ne faut pas sous-estimer la puissance du système. Beaucoup de gens en bénéficient, dont vous et moi.

“Le FCFA est-elle une monnaie de femmes libres ?”

Les femmes n’héritent pas ou héritent très peu surtout dans les zones rurales. aLORS que vous ne pouvez pas accéder au crédit sans des garanties, notamment les titres fonciers. Elles ont très peu de garanties à emmener. C’est la double peine pour elles. Sur le sujet du FCFA, il n’y a quasiment aucune femme africaine économiste qui prend la parole sur le sujet. En revanche, l’essentiel de l’économie est porté par les femmes. Dans les sociétés matriarcales, la femme est le pilier de l’économie. L’économie réelle en Afrique est portée par les femmes alors que la science économique est portée par les hommes.

“Quelles sont les étapes pour sortir du FCFA ? “

4 étapes :

    1. Changer le nom
    2. Rattacher la future monnaie à un panier de devises des pays avec lesquels on commerce le plus
    3. Négocier une période de sortie avec le Trésor Français. Une proposition que j’ai faite est de déposer les réserves de changes auprès de la Banque des Règlements Internationaux à Bâle à l’instar du Madagascar. Ce qui nous ferait sortir du fantasme qu’entoure la relation avec la France et mettre fin aux accords qui nous obligent à déposer les 50 % de nos réserves auprès du Trésor Français pour garantir la parité de la monnaie.
    4. S’assurer de notre capacité à gérer nous mêmes les réserves et donc le taux de change

Techniquement on sait faire, politiquement c’est beaucoup plus compliqué car c’est une union et qu’il faut des accords et des décisions à chaque étape. La question est donc politique.

“Quelles sont les limites de la démarche de sensibilitation des économistes et intellectuels dont vous Kako Nubukpo ?”

Le sujet est un sujet de préoccupation car nous avons un taux de pauvreté inouï avec une population qui croît fortement.

L’argumentation de la stabilité monétaire doit être débattue. Il n’y a pas de politique monétaire bonne en soi. Elle n’a de sens que par rapport à la démographie et à la structure de l’économie. La démographie africaine doit nous obliger à avoir une politique monétaire volontariste. Ce risque d’implosion qui est inéluctable en raison de la croissance démographique de l’Afrique sera la limite du statu quo actuel. On ne peut pas faire comme les allemands qui ont un patrimoine à sécuriser et qui ont besoin d’un taux d’inflation très bas pour sécuriser ce patrimoine.

“La monnaie est-elle une marchandise ou une institution ?”

3 fonctions de la monnaie :

  1. Unité de compte

  2. Intermédiaire des échanges

  3. Réserves de valeurs

La fonction d’unité de compte est la plus importante. Elle nous dit quel nom onoo donne à la monnaie. Ce n’est pas pour rien que les américains comptent en dollar et pas En Yuan, les européens ne comptent pas en Yen mais en euros. Avant que les Allemands n’abandonnent le Mark qui était un symbole fort de puissance pour eux afin d’entrer dans l’Euro, ils ont exigé 2 choses : 1-l’euro soit géré comme le mark 2-que le siège de la BCE soit à Francfort.

Le nom d’origine du CFA est Colonies Françaises d’Afrique même si depuis on a donné de nouvelles définitions aux acronymes. Comment alors continuer à utiliser une monnaie qui porte une charge identitaire aussi négative ?

2 débats existent donc : l’un technique, entre économistes et l’autre politique, symbolique, institutionnel. Ces 2 débats qui ne sont pas de mêmes natures finissent par se recouper pour le meilleur et le pire. Le meilleur est qu’on élargit l’espace du débat aux personnes non avertis, le pire est que certaines personnes qui en parlent n’en parle pas forcément d’un point de vue rationnel.

“La monnaie est un fait social total.” disait Marcel Mauss. Il est donc très intéressant d’avoir les 2 leviers de discussions.

“Que penser des personnes comme Kémi Seba ? Il faut un débat réaliste et moins idéaliste et identitaire.”

Je ne peux pas en vouloir à un crypto-analphabète de critiquer le FCFA. Il fait avec les armes, les connaissances dont il dispose. Pourquoi les 100aines de docteurs en économie que nous produisons ne font-ils pas le travail de pédagogie ? Je ne dis pas qu’il faut être contre le FCFA. Je dis qu’il faut un débat”

“Le saviez-vous ?”

Un accord permet que la monnaie chinoise a cours légal en Angola ! Elle peut être utilisée dans les transactions quotidiennes.

“Les pays utilisant le FCFA sont-ils instrumentalisés dans le conflit franco italien ?”

C’est un coup médiatique de dire que le système FCFA crée du chômage et que les chômeurs migrent et que fatalement certains arriveront en Europe. Cela dit, ce n’est pas non plus totalement faux. C’est un raisonnement juste patiné d’une forme de mauvaise foi. D’une part, ceux qui migrent ne sont pas tjrs les plus pauvres ; car il faut un capital économique pour ce faire. L’essentiel des migrants ne viennent pas de la zone franc. Les 2/3 des migrants restent en Afrique.

On peut reprocher aux médias de s’intéresser aux sujets uniquement lorsque les populistes s’en empare. Mais en même temps, je n’ai jamais autant été invité. Je me saisis de cette opportunité pour développer mon argumentaire sur le FCFA. J’ai par exemple eu l’opportunité depuis lors de faire depuis une émission Arrêt Sur Images de 1h pour vulgariser le sujet.”

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