La femme que je suis… que je suis devenue

Posted: 8 avril 2018 by Ennelle

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Le parcours de la fillette à la femme a été long. Il n’est pas terminé. Que la vie est belle à vivre malgré les écorchures qui ne nous laissent pas indemnes.

Mais il faut savoir poser les stylos, desserrer les poings et la mâchoire. Il faut savoir s’asseoir et regarder le chemin parcouru.

Je suis… je suis devenue une femme LIBRE et je suis en perpétuelle conquête de cette liberté. La liberté dont je parle est un état d’esprit, un état d’être. C’est ce sentiment d’assurance qui nous dit que nous sommes fidèles à nous-mêmes profondément.

Je ne saurai parler de toute ma vie. Mais je vais ici à travers des mots choisis m’attarder sur quelques pas (footsprints).

La famille…

Je suis née différente. La différence n’est pas celle qui est visible. Elle n’est pas physique. Cette différence est la plus difficile à déceler. Les parents doivent s’armer de patience pour éduquer cette enfant qui pense différemment des autres. Elle n’est jamais dans le rang. Elle voit et conçoit les choses autrement. Il a fallu que je fasse avec. Il a aussi fallu que mon frère, ma sœur, ma mère et mon père m’aiment profondément pour qu’elle ne soit pas un problème.

Cette différence je l’ai accepté bien plus tard au contact de mon mari. En l’acceptant et en la reconnaissant, et la nommant, j’ai emmené mathématiquement les miens à l’accepter.

Le divorce…

De mes parents m’est tombé dessus comme une massue. Quel désastre pour la petite fille que j’étais !? Le divorce force les enfants à construire leurs propres vérités. Vérités bien différentes des émotions et ressentis de leurs parents. Bien des années après, je n’ai toujours pas grand-chose à dire sur ce divorce. J’ai juste découvert une mère qui pouvait être un père à la fois. Comment a-t-elle pu porter toutes ces charges et y rajouter celles d’une famille nombreuse et des travers de sa propre générosité ?

L’amitié…

J’ai décidé assez tôt que je n’aurai que peu d’amis dans ma vie. J’avais déjà connu la peine des trahisons enfantines. Moi qui me donne toujours sincèrement en amitié. Mais il y a une amie dont je n’ai jamais réussi à me débarrasser. L’inverse aussi est vrai. Ma décision a coïncidé avec la même période à laquelle nous nous sommes rencontrées.

Des années bien plus tard, elle est devenue une sœur. Je peux lui dire mes vérités sans fards. J’ai su accepter nos différences fondamentales. J’ai appris à faire avec les chemins différents que nous avons pris. Nous avons appris à composer à nous accepter, voir au-delà des réalités le lien qui nous unit et ne pas faire cas du reste.

L’amitié est quelque chose de sacré. Ne pas voir dans la même direction ne doit pas nous empêcher d’être présent les uns pour les autres, de se dire les choses en toute sincérité.

Nous décidons de comment les épreuves de notre vie doivent nous impacter. C’est notre choix profond.

L’excellence…

À l’école et le long de la vie au centre d’une éducation à multiples injonctions … parfois contradictoires.

Catholique, africaine, béninoise, togolaise à la maison, élève dans un système éducatif hérité de l’occident, guidé par des parents en quête d’excellence permanente.

Quand on sort d’un combo d’éducation comme celui-ci, la première réussite est de relativiser le jugement des autres. Il ne s’agit pas de l’ignorer mais d’identifier la part de vrai et de faux. Je l’ai fait assez tôt. Mais je continue à chaque moment car rien n’est jamais vraiment acquis en termes de développement personnel.

Néanmoins, livrée à moi-même en Europe à 19 ans, j’ai tiré de cette éducation tous les garde-fous nécessaires pour être à la fois ma mère et mon père. Cela dit, j’avais un autre père, mon grand-frère toujours dans l’ombre mais tellement présent. Il me semble qu’il a oublié d’être un jeune garçon, un jeune homme.

La jeune fille que j’ai été…

2 anecdotes :

  • J’avais une mini-jupe rouge vermeil et en velours que j’adorais porter. Je l’ai reçu d’un oncle qui vivait aux Etats-Unis. Et je la portais avec un haut en wax hérité de ma grand-mère. Je n’avais que 14 ans. Mon petit copain de l’époque est venu me voir très fâché. La longueur de ma jupe donnait de moi une image trainée dans le quartier. 😊 Notre histoire s’est terminée aussi vite qu’elle avait commencé. La liberté d’expression que m’accordait ma mère ne pouvait être entravée par ailleurs.
  • Une autre histoire de longueur de short m’est arrivée à 16 ans. Je trainais sans cesse avec mes grand-frères de quartier. Des jeunes filles du quartier qui vendaient des pagnes m’ont signifié que mon avenir d’épouse était hypothéqué. Une fille en short trainant avec des garçons était forcément une trainée. Si en plus dans sa garde-robe, elle n’avait pas 1 ou 2 pagnes, on ne pouvait définitivement rien faire pour elle. Je n’avais pas bien compris. C’était tellement bien éloigné de ce que j’avais appris en famille. Ce que j’avais compris alors c’est que je vivais dans une société à plusieurs vitesses… Oh mon Afrique !

J’avais un autre amoureux à qui je suis restée fidèle… plus par intérêt personnel qu’autre chose. Son carnet de chasse était bien rempli. Je l’ai su bien tard. Il n’était pas question de filer. J’avais une réputation à garder. Je l’ai gardé comme garde-fou pour éviter de papillonner. Cette histoire a figé dans ma tête ce que je me devais à moi-même en termes d’excellence et ce que je ne devais jamais devoir à un homme dans ma vie.

L’exil

Un long chemin d’exil que je n’ai pas choisi. Ma meilleure amie et moi avions des visions bien éloignées de la vie. Elle voulait partir à l’étranger. Je voulais rester dans mon pays et y travailler. Eh bien, c’est bien le contraire qui s’est produit. Je suis partie et elle est restée. Elle n’est jamais partie.

L’exil est la chose la plus bouleversante de ma vie. Cela vaut bien un article complet. Le plus dur est de survivre sans rien lâcher. Reconquérir ses droits dans sa nouvelle vie. Ne pas perdre la tête en luttant contre ses envies profondes. Quêter sans cesse l’excellence. Trouver enfin l’équilibre entre ses 2 personnalités : l’enfant togolaise et la jeune femme française. Les faire se rencontrer, enfin DEVENIR LA FEMME QUE JE SUIS AUJOURD’HUI.

Mais ce qui nous a fait tenir l’exil, c’est l’amour et la dévotion que nous avions dans notre fratrie, ma sœur et mon frère. A chaque fois que cela a été nécessaire, nous avions pris les rôles nécessaires dans la vie les uns des autres. Rien dans ma vie ne serait arrivé s’ils n’avaient pas existé.

L’entrepreneuriat…

Mannequin : Alice Niyizurugero Photographe : Mario Epanya

…pour me libérer des injonctions et trouver la jeune fille tapie au fond de celle que j’étais.

Avoir le culot d’entreprendre est une des meilleures qui me soit arrivée. J’avais 30 ans et j’en avais soupé de toutes les bonnes notes que les gens me donnaient. Je rentrais dans toutes les bonnes cases. Celles que tout le monde avait prévues. Je n’avais vraiment rien fait pour moi. Rien que pour moi.

J’ai pris avec des pincettes tout ce en quoi je croyais profondément. J’ai écouté mes dons, mes forces. J’ai oublié mes faiblesses et j’ai foncé tête baissée. 2 ans et demi de folies et de tourbillons. Je me suis fait peur. Je me suis fait plaisir. Je me suis révélée. J’ai bien fait suer mon mari, le pauvre. Mais alors j’ai appris une chose :

« Un défaut qui empêche les hommes d’agir, c’est de ne pas sentir de quoi ils sont capables ». Bossuet

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La foi…

Je ne saurai pas parler de foi sans raconter 2 anecdotes.

A 13 ans, nous allions à l’église avec ma mère tous les matins et tous les samedis. J’étais Cheffe de cœur. On m’appelait « doigts d’araignée ». Un soir alors qu’elle venait de dire à sa copine qu’elle s’y rendait de nouveau cette dernière lui répondit : « Ecoute Agathe, laisse un peu Dieu. A cause de toi, il n’a plus de temps pour nous autres. »

Qu’est-ce qu’on a rigolé !

Un soir à Paris, je me suis retrouvée au cœur d’un débat avec des amis de mon mari. Jésus était-il né à Nazareth ou à Bethlehem ? Après les avoir entendu dire Nazareth pendant 5 minutes, je leur ai dit Bethlehem. Ils m’ont tous regardé étonnés. Je les ai invités à regarder Tonton Google. Ils en sont revenus encore plus interloqués. L’un d’eux a crevé l’abcès. Ce silence devenait gênant : « c est marrant que toi qui est africaine, tu en sais plus sur notre religion que nous ? »

J’aurais pu pleurer ou rire. J’ai répondu : à qui appartient Dieu finalement ?

Comme toute ma conversation avec Dieu a été une histoire d’injonctions et ensuite de conquête personnelle et intime. Une conversation à 2 dans laquelle personne n’est invitée. Ma foi est si intense mais la vivre réellement dans les actes plutôt que dans les mots est le gage d’une sagesse profonde.

La femme que je suis… devenue

Elle est très loin de celle que j’avais imaginée mais elle est fidèle à mon cœur, à mon intellect, à mes envies. J’ai bien rigolé des propos des potes de mon mari. Il se racontait une histoire de jeune fille rencontrant un ingénieur français pour faire un enfant et avoir ses papiers. Tout comme les propos des jeunes filles de Lomé, ces propos rapportés étaient tellement éloignés de ma réalité. Cela témoigne cependant de tous les a priori qui entourent la vie de biens de personnes noires en France. Et ce n’est pas terminé pour autant. Les a priori risquent de polluer ma vie de femme noire… Mais mon objectif est qu’ils ne polluent pas celles des générations futures.

Comment vivre une vie de jeune fille normale quand l’exigence d’excellence nous colle aux basques ? J’étais préoccupée à faire bon usage de la moitié du salaire de ma mère et de la moitié de bourse de ma mère quand mes copines voulaient simplement m’emmener prendre un verre. Comment le leur expliquer pour qu’elles le comprennent ? J’ai abandonné.

Cette année de master où j’ai dû sécher un examen important pour gagner l’argent pour payer ma caution d’appartement. Je n’avais pas toujours envie de rigoler. Cependant comme Beaumarchais, je m’empressais de rire de tout de peur d’être obligée de pleurer.

Ces années passées, je n’ai jamais été pressée de faire un enfant, de devenir une épouse modèle. J’ai rencontré un homme libre. J’ai été chanceuse qu’il recherche d’abord une compagne de vie plus qu’une épouse parfaite, une mère. Je ne suis pas certaine qu’il comprenait jusqu’au bout ce que cela impliquait. Ce qui nous a valu de nombreux ajustements. Mais ce que nous comprenions tous les deux, c’est qu’il ne fallait pas imposer son agenda à l’autre. C’est qu’il fallait avoir la patience d’attendre que les moments déterminants soient ceux qui importent et qui se marient parfaitement dans nos agendas. C’est aussi grâce à lui que j’ai compris toute ma complexité qui venait de ma différence.

Cette différence est ma meilleure arme sur terre et fait de moi la femme que je suis aujourd’hui. Alors ne vous étonnez plus de me voir agir différement.