Insoutenables clichés

Posted: 19 août 2017 by Ennelle

« Ouais, la meuf est dead » ou les codes de communication à décrypter.

Dans un éditorial du journal Libération datant du 4 février 2012, Sylvain Bourmeau déclare ce qui suit :

Jamais un Blanc ne pourra éprouver ce que signifie être Noir en France aujourd’hui. S’il est attentif et que le hasard de ses relations amicales ou familiales lui en donne l’occasion, il pourra toutefois s’approcher suffisamment d’une telle expérience sociale pour ressentir en d’assez nombreuses occasions le racisme diffus, souvent involontaire, parfois plus pervers, qui traverse sans exception toutes les strates la société française. tweet

C’était il y a déjà 5 ans, veille des présidentielles qui ont fait élire François Hollande. La France noire venait de passer 5 années sous le président Sarkozy a être instrumentalisée. En effet, on pouvait nommer des ministres d’origine subsaharienne ou maghrébine et en même fustiger des jeunes sur leurs origines. Ça faisait chic, dans le même style que j’ai un ami noir… Nous avions déjà souffert ceux de ma génération en silence. Mais nous n’avons pas baissé les bras, nous ne nous sommes pas laisser distraire. A cette époque de talentueuses personnes ont commencé à réinventer le paradigme du noir français… et l’histoire continue. Leurs œuvres continuent d’une manière ou d’une autre : artistes, designers, journalistes, entrepreneurs, bloggueurs…

5 ans plus tard, mon expérience personnelle me démontre que si sur bien des aspects, il y a eu du progrès, eh bien sur bien d’autres, la régression est forte et mesurable. Plutôt que de parler de racisme, je parle d’intolérance du rejet de l’autre, de l’incapacité d’acceptation de la différence. C’est le principal mal de la France. En effet, les uns et les autres ont été habitués dès leur plus tendre enfance à parler de différence, à ranger dans des cases bien définies : jeunes, vieux, gros, maigres, noirs, métisses, arabes quand on arrive à nommer les choses. Sinon, il y a plus sournois, on vous met dans un monde qui n’existe pas vraiment, car il est difficile de nommer effectivement la réalité. Ainsi, on dira beurs ou black. On dira aussi noïchs, feujs et les plus imbéciles diront « bougnoules » ; « bamboulas » ; « canards laqués ». Tant de contorsions pour ne pas avouer que nous n’arrivons pas à vivre ensemble. Nous n’arrivons pas à décrire notre dénominateur commun, cette chose qui fait que malgré toutes nos différences, NOUS SOMMES UNE SOMME.

Je suis donc retournée à mes anciennes lectures pour me raccrocher aux mots qui confortent, aux réponses qui éclairent. Et la réponse demeure celle-ci : il faudra continuer à affirmer haut et fort ce que nous sommes, rejeter et dénoncer les propos inacceptables, savoir que nous noirs avons des appuis partout et surtout maîtriser notre histoire commune afin de mieux la transmettre et argumenter face à l’ignorance. Il ne faut en aucun cas céder parce que le bruit ambiant autour de nous pourrait nous emmener à croire que la régression est la plus forte.

En tant que femme et noire, je n’aurai jamais pensé qu’un jour, ces deux attributs pourraient devenir des freins pour ma carrière. Même si je pouvais m’en douter inconsciemment, je n’ai pris conscience clairement que le jour où on me la rappelé, des fois pour me plaindre, d’autres fois pour me « remettre à ma place », une place fantasmée par l’adversaire. Car en réalité, il ne s’agira que de ça. Dans votre progression dans la vie, dans le monde professionnel, on vous reprochera très souvent ce que vous êtes. Votre adversaire luttera contre vous avec les armes dont il pense disposer. Et quand vous êtes femme et noire en France, les clichés sont vite posés :

« Vous êtes recrutée, c’est bien parce que vous êtes jolie. » « Vous êtes promus ou vous vous distinguez positivement ? eh bien vous avez certainement couché avec la patrons. » « Vous affirmez qui vous êtes et dites non ? eh bien c’est parce que vous êtes capricieuse. » « Vous n’acceptez pas les blagues potaches ou à deux balles ? Vous êtes coincées ou mal baisées. » « Vous renvoyez vos collègues à leurs propres contradictions ? Vous êtes certainement une fouteuse de merde. » Et quand ils auront fait le tour avec tous ces clichés, ils descendront en bas de la jupe. Si si ; avant ils étaient déjà sous la ceinture. Ils iront vous chercher sur votre origine qu’ils supposent être une faiblesse. Ils chercheront par tous les moyens à démontrer votre incompétence, votre incapacité d’adaptation. Et quand ils n’auront rien pu prouver, ils utiliseront les clichés bien ancrés dans la société. Ces clichés que bien des gens utilisent mais ne veulent voir. Ces clichés dont la société française refuse d’admettre l’existence, une sorte de no-go zone.  Attention ! Ces gens sont capables de tout : déformer la réalité en s’appuyant sur des légendes urbaines est leur meilleur talent.

Naturellement, j’ai été saisie par l’article de Anne-Sophie Mercier au sujet de Sibeth NDIAYE car il fait écho à mon expérience et à la votre. Il y a toujours 3 façons faire. Anne-Sophie Mercier, journaliste au Canard Enchaîné choisit une approche à charge. Incapable de l’atteindre directement sur ses compétences, elle va choisir de remettre en question sa légitimité  : « une aventure de folie dans une équipe qu’elle love » ; « putain » ; « j’assume parfaitement de mentir pour protéger le président » ; « je suis vénère » ; « Noire, femme, d’origine étrangère (née au Sénégal elle a obtenu la nationalité française l’année dernière ».

Message à retenir :  la jeune racaille, noire, énervée a percé et est arrivée là par hasard et qui doit fissa dégager. De quoi lui filer sans crier gare le syndrome de l’imposteur. tweet

Vous vivrez dans votre carrière des situations telles que celles-là. Fort heureusement, beaucoup de gens ne seront pas surpris de vos compétences et vous le diront. Cette majorité silencieuse ne vous dira rien. Mais certaines personnes aussi n’y sont pas préparées. Ils vous combattront avec la plus vile des énergies en utilisant tous les biais racistes possibles.

Ne criez pas au racisme. Ne vous sentez pas victimisé. Mettons-le sous le signe de l’ignorance et de la bêtise. Une ignorance et une bêtise qui peuvent cependant revêtir une robe horrible et nuisible.

Et puis, il y aura ceux qui alors même que vous ne partagez pas même un café matinal qui pourrait leur faire croire que vous êtes plus que de simples collaborateurs d’une même entreprise qui se côtoient au bureau « é pi cé tout »,  vous parleront d’Afrique, prendront l’accent africain, vous diront qu’ils ont un ami noir ou encore qu’ils aiment… le rap ! Ouéééééé, nous sommes sauvés !

Ne criez pas non plus au racisme. C’est de la maladresse ou de la sottise.

 

Je rangerai dans la seconde catégorie les arguments de Christophe Barbier qui a pensé qu’il était de bon ton de rapper pour (excusez-moi le terme) singer une certaine chargé de communication en train de briefer le président. La même.  N’essayez pas de trouver une coïncidence ! Que nenni. Ce n’est pas raciste, Eminem est un excellent rappeur et il est blanc !! Voilà, voilà…

 

Enfin, il y a ceux qui savent juger mieux que vous la situation. C’est bien normal en tant qu’adulte incapable, vous ne croyez quand même pas que vous êtes en mesure de bien jauger une situation dans laquelle vous êtes la protagoniste et de bien décrire la colère, la frustration qui vous saisit. Ils savent mieux que vous et puis c’est tout. Ceux-là je les renvoie à la citation plus haut de Sylvain Bourmeau. Elle est toujours actuelle.

Je ne me suis jamais laissée démonter dans ces situations. Apprenez à être impertinents mais polis. Basez-vous sur des faits sans cesse pour argumenter et vous battre pour vos droits. Surveillez vos arrières. Construisez votre réseau de confiance ; détrompez-vous tout de suite si vous pensez qu’il n’y aura que des noirs. Si vous avez l’appui de vos managers, restez et battez-vous. Si vous ne l’avez pas, tracez votre route.

3 choses à retenir pour ancrer votre point de départ :

  1. adoptez une posture de leader ! Vous n’êtes la victime de personne. Cette posture vous infantilise et vous empêche de vous battre à armes égales
  2. autorisez-vous à être là. Osez, soyez vous ! Ouvrez le dialogue, ne vous enfermez pas.
  3. votre différence est une force : vous avez dû affronter bien de difficultés pour être là.

Cet été, j’ai compris que je pouvais mourir à Barcelone ou dans une rue dans n’importe quelle ville française ou africaine. J’ai vu et compris que des gens de ma génération peuvent rêver de tuer des juifs et se sentent si supérieurs à moi qu’ils veulent le crier haut et fort. Plus que jamais, nous savons que des personnes pouvaient se taire alors que se perpètrent sous leurs yeux ignominies et méchancetés.

J’ai donc décidé plus que jamais de me battre pour ce qui me tient à cœur : que ce monde soit meilleur pour les générations futures.

[…] seule une reconnaissance sociale, politique et culturelle aux antipodes d’un discours républicain dévoyé, permettra à ces individus de revendiquer et de vivre la richesse de leur «double conscience» : Noirs et Français. Qu’ils puissent enfin devenir aussi visibles qu’invisibles. tweet

Cela ne se fera pas tout seul mais avec la contribution de tous. Alors ne vous repliez pas. Brillez encore plus pour faire l’histoire.

 

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